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Meriem aux Bibens

Abdelwaheb, notre ami, était à cette époque responsable d'un élevage de daurades sur une île des Bibens. Ce jour-là, il avait été décidé que nous l'accompagnerions sur l'île et que nous y passerions la journée.

 l'embarcadere

Arrivés à la côte, là d'où le bateau partait pour nous amener sur l'île, nous apprîmes qu'il nous fallait attendre. Sous le soleil de mai, dans la belle lumière du printemps, nous pouvions attendre : tout était si beau !
Nous nous sommes assis, votre grand-père et moi, sur les gros cailloux qui formaient la jetée du petit port ; j'ai sorti ma boîte d'aquarelle, mes pinceaux, mon album de papiers et j'ai commencé à peindre le paysage d'îlots qui s'égrenaient dans la baie.
Une jeune femme est arrivée, accompagnée d'une petite fille d'environ cinq ans. Elle portait de gros sacs et tenait l'enfant par la main : la maman était bien jolie sous son voile blanc et vaporeux, la fillette était vêtue d'une robe de velours bordeaux avec un col en dentelle blanche et d'un collant blanc, je pensais qu'on lui avait mis ses plus beaux vêtements pour se rendre sur la petite île car, visiblement, elles attendaient le même bateau que nous. Pourquoi allaient-elles sur cette île ? Pourquoi tous ces sacs ? Nous ne parlions pas la même langue alors, je ne pouvais poser ces questions aux deux passagères. Je demanderai à Abdelwaheb.

 arrivée des passagères

L'attente se prolongeant, l'enfant s'ennnuyait, alors, peu à peu, elle se rapprocha de nous et finit par s'asseoir à côté de moi. Ce n'était pas ma personne qui l'intéressait, non, c'était ma boîte de couleurs : elle gardait le regard rivé sur les godets puis le déplaçait vers la feuille peinte. Je lui proposai un pinceau et une feuille vierge mais ma proposition l'effraya et elle se leva rapidement pour rejoindre sa mère et se blottir contre elle. J'étais une "roumia" avec de drôles d'habitudes. Peut-être même lui avait-on dit quand elle était désobéissante :" Si tu continues, le Roumi viendra pour t'emporter." C'était une menace fréquente à cette époque dans les foyers de la campagne où on côtoyait peu d'étrangers, de Roumis.

la boîte d'aquarelle

Mais, le bateau arrivait. Il fallait ranger et se préparer à gagner le bord. Nous trois, votre pépé, moi et Abdel, deux marins pêcheurs, la jeune femme et la petite Mériem (J'avais entendu sa maman l'appeler ainsi), le pilote du bateau : voilà quels étaient les passagers.

sur le bateau

Je profitais du voyage pour demander à Abdel ce que ces passagères allaient faire sur l'île : c'était la femme et la fille d'un employé de la station d'élevage, elles allaient passer trois jours avec cet homme et lui apportaient de la nourrriture. J'appris donc ainsi que vivait sur l'île un contingent d'hommes chargés de soigner les précieux poissons et d'entretenir les "cages" dans lesquelles ils évoluaient.
Sous l'eau peu profonde, les posidonies se balançaient lentement, des mulets brillaient parfois mais ce beau spectacle ne dura qu'un quart d'heure.

 sous l'eau

Nous étions déjà arrivés sur l'île où se dressaient quelques bâtiments d'un blanc éblouissant, quoique assez mal entretenus, un marabout fraîchement blanchi et surtout, au centre de l'îlot, les restes imposants d'une énorme tour que je pensais immédiatement comme étant antique.

 sous l'eau

En effet, je reconnaissais les gros blocs de calcaire beige dont se servaient les Romains et les Carthaginois pour édifier, sur tout le territoire tunisien, les très nombreux monuments qu'ils y ont laissés. Je reconnaissais aussi leur manière de construire : deux parois de gros appareil avec, entre elles, du bouurrage de cailloux bien plus petits. Le haut de la tour en partie effondré révélait bien cette structure qui disparaissait en garnde partie derrière des buissons de plantes à épines ou à petites feuilles persistantes. Je me promettais d'aller explorer cette ruine dès que nous aurions déjeuné.

 construction romaine

Pendant que les pêcheurs préparaient le repas de tout le monde, pendant qu'Abdel préparait le feu pour faire griller les poissons, Jérôme et moi nous installions sur les rochers de la côte, je me baignais dans cette eau si claire et découvrais de jolis petits coraux roses, une multitude d'oursins verts, des gorgones noires, des anémones violettes, des poissons irisés et des crevettes translucides qui se faufilaient entre mes doigts de pieds.

animaux de la côte

Nous nous amusions de l'air penché des poteaux télégraphiques posés dans la mer entre l'île où nous étions et un minuscule îlot, plus loin, occupé par une toute petite cabane blanche et je me mettais à peindre ce détroit. Mériem et sa maman arrivaient au bord de la mer avec une bassine pleine de poissons qu'elles allaient nettoyer. La petite fille était en culote, débarrassée de sa lourde robe de velours.

détroit

De nouveau, elle était attirée par ma boîte de couleurs et venait s'accroupir près de nous, me rgardant mélanger les pigments dans le couvercle blanc. Je n'osais plus lui proposer de peindre de crainte de la voir s'enfuir. Quand sa maman eut terminé le nettoyage des poissons, elles regagnèrent toutes les deux les bâtiments où nous allions manger. Nous comprîmes que le repas serait prêt dans peu de temps et nous les suivîmes. Délicieux poissons frais parfaiement grillés et arômatisés d'une sauce piquante aillée, salade rafraîchissante, ce fut un moment très agréable ponctuant cette journée.

repas

Pendant que Jérôme s'installait sur un matelas pour une sieste, enfin, je me dirigeai vers la ruine antique. On ne pouvait en faire le tour car elle avait été édifiée juste au raz de l'eau et bizarrement, ce côté était resté intact alors qu'une grande brêche s'ouvrait vers le coeur de l'île. Le centre de la tour était occupé par l'amoncellement des cailloux provenant de l'éboulement des murs. Je grimpai sur cet énorme tas, écartant les buissons pour passer et atteindre le sommet des murailles encore intactes. J'observais attentivement les gravats, cherchant à trouver des tessons de poteries qui m'auraient confirmée dans mon hypothèse : j'étais bien sur un monument antique. Je ne trouvai que quelques bouts de seaux de plastique, de morceaux de briques provenant sans doute de la construction des bâtiments modernes.J'étais très déçue en arrrivant au sommet du monticule de gravats et je mis en doute mon intuition première.
En examinant de près un morceau de mur, je découvris un départ de voûte accolée à l'épaisse muraille. Cette voûte se prolongeait-elle derrière les buissons qui s'étalaient là ? Acharnée à en découvrir davantage, je me mis à quatre pattes pour me faufiler sous les branches. Les épines me griffaient le dos, mais je progressais tout de même quand...

 sommet de la ruine

...les pierres sur lesquelles j'étais maintenant à plat ventre se mirent à dégringoler, m'entraînant avec elles vers le centre de la terre en une longue descente assez brutale. De la poussière plein les yeux, le nez et la bouche, j'atterrissai enfin sur un sol plat, dans la nuit. Mais, que m'arrivait-il ? Où étais-je ? Est-ce que je pourrai sortir de là ? Le premier moment d'angoisse passé, je me rassurai en me disant que je parviendrais bien à escalader l'éboulis par lequel j'étais arrivée là. Peu à peu, le nuage de poussière blanche dans la nuit de l'endroit se posait et je m'habituais à l'ombre.

 ma chute

Il ne faisait pas totalement noir, des rais lumineux zébraient la nuit et révélaient que je me trouvais dans une salle qui me sembla grande. Je m'aventurais prudemment vers l'un de ces rayons lumineux qui venait buter sur un mur. Ce que je vis me coupa le souffle ; une belle peinture rouge couvrait ce morceau de mur et je pouvais distinguer un bras pâle sortant d'une toge blanche. je me trouvais dans une salle antique, salle d'apparat peinte à la manière dont les Romains avaient décoré leurs maisons de Pompéï et d'Herculanum. Impossible, cependant, d'explorer complètement le lieu puisque je n'avais pas de lampe de poche. Et le sol ? Etais-je debout sur une mosaïque ? Je gagnai un autre point lumineux...

 les fresques

...quand un cri, un fracas de pierres qui roulent, un nuage de poussière emplissaient la cavité." Oumi !" Maman, en Arabe, une voix d'enfant effrayée résonnait dans la salle. La petite Meriem venait de vivre la même aventure que moi. Elle avait dû m'obsrver grimpant sur l'éboulis et avait escaladé dans mes pas.

chute de l'enfant

Pourvu qu'elle ne soit pas blessée ! Je la distinguais en tee-shirt et culote blanche, au pied de l'éboulis, elle était debout donc tout allait bien. Je l'appelai doucement :"Meriem !" et elle courut me rejoindre, s'agrippant à ma jupe, toute tremblante. Je la pris dans mes bras et je ris pour la rassurer et elle rit aussi.

meriem pleure

Main dans la main, nous nous approchâmes du mur peint qu'on pouvait voir, la fillette passa sa main sur la couleur qui la subjuguait puis je me mis à quatre pattes pour explorer le sol et je sentis les tesselles d'une mosaïque que nous ne pouvions que deviner. Je vis qu'il restait quelques flaques d'eau de pluie qui avait pénétré par les trous du plafond par où passaient les rayons lumineux aujourd'hui. Ces flaques ne s'étaient pas évaporées car il faisait bien frais dans ce sous-sol. J'étalai un peu d'eau sur le sol et de petits carreaux blancs, bruns et noirs apparurent dans le rai lumineux. Meriem battit des mains en disant des mots que je ne comprenais pas. Si, tout de même, je reconnus le mot "zarbia", tapis, et je me mis à penser que l'enfant connaissait bien les couleurs et les motifs des tapis que les femmes de son village tissaient. Ce petit bout de mosaïque comme les godets de ma boîte de peinture évoquaient sans doute pour elle ces magnifiques tapis. Cette fillette manifestait une attirance rare pour la couleur et ce que nous vivions ensemble ne faisait qu'attiser ce goût.
Nous explorâmes tous les espaces éclairés par le soleil qui parvenait à s'infiltrer mais, ce n'étaient que de tout petits espaces. Il nous était impossible d'avoir une vue d'ensemble de ce lieu secret.

 mosaique

Je commençais à m'inquiéter, comment allions-nous sortir de là ? Ils allaient nous chercher, là-haut et je pensais que la salle où nous nous trouvions, qui était restée dissimulée depuis des siècles, ne pouvait devenir un dépotoir ou des toilettes publiques, ce qui ne manquerait pas d'arriver si nous révélions son existence. Il fallait que nous sortions le plus vite possible !
Mon pied venait de heurter des cailooux à l'opposé de l'éboulis par lequel nous étions arrivées toutes les deux. C'était un autre tas de gravats et de poussière, la pente me parut plus douce et moins élevée autant que je pouvais en juger en plissant les yeux vers la lumière laiteuse émanant du tas de cailoux. Je plaçai Meriem devant moi, lui montrant qu'elle devait se mettre à quatre pattes et je la poussais doucement vers le sommet. Nous progressions difficilement mais nous progressions et nous finîmes par percevoir de petits points lumineux au-dessus de nos têtes.

vers la sortie

Je tâtais ce qui obstruait la sortie : c'était des plantes, et heureusement, sans épines ! Nous les écartâmes avec difficulté car elles étaient denses, mêlées à de vieux cageots, des briques, des toiles, des filets de pêche, des nasses pourries...Le dépotoir de l'île se situait au-dessus de nos têtes !

sortie

Nous sortîmes en riant, sales et dépeignées, mais heureuses de notre aventure. Je mis mon doigt sur ma bouche et dis "chut" à Meriem, elle imita mon geste et mon bruit et s'envola vers la porte du bâtiment où elle savait qu'elle allait retrouver ses parents. J'ai entendu des cris d'effroi venant de ce bâtiment : sans doute la maman de Meriem qui était effrayée en découvrant l'état poussiéreux de sa fille. Je rejoignis les hommes qui me demandèrent où j'étais passée. Je leur racontai que j'explorais l'éboulis du fort mais que je n'avais rien découvert d'intéressant.

sortie dans la décharge

Nous regagnâmes le bateau et rentrâmes le soir à Jerba, laissant Meriem et sa famille sur l'île. Je me suis demandé pendant longtemps si la fillette avait raconté son après-midi à sa famille. Si elle avait été crue, quel impact avait eu sur sa vie cette découverte que nous avions faite toutes les deux.
J'appris, des années plus tard, que la jeune fille qu'était devenue Meriem jouissait d'une renommée peu commune dans son village du sud : c'était une conteuse d'histoires extraordinaires. Elle s'était spécialisée dans des contes disant la vie de gens qui vivaient secrètement sous la terre, dans des mondes que les humains ne connaissaient pas.

la conteuse

Je n'ai jamais entendu parler d'une découverte importante de ruines romaines sur une île des Bibens. J'en ai déduit que l'endroit était resté secret. C'était mieux ainsi tant il est vrai que la Tunisie possède déjà tellement de sites antiques répertoriés bien plus spectaculaires que ce monument en forme de tour perdu sur un petit îlot de la mer méditerranée. De cette manière, Mériem et moi sommes restées seules dépositaires de ce secret que je vous livre aujourd'hui et que vous saurez, vous aussi, garder.
Gisèle, mars 2015