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Le rêve de Marie

La petite fille vient de se faire gronder par son papa. Elle a neuf ans. Elle s'appelle Marie et elle se fait souvent gronder par son papa qui lui reproche des bêtises qu'elle ne considère pas comme telles : elle ne doit pas sortir les grosses limaces orange qui ont élu domicile dans la paille enveloppant le compteur à eau car il lui est interdit de soulever le couvercle du coffre de béton dans lequel est enfermé ce compteur. Pourquoi cette interdiction ?

les limaces du compteur

Elle ne doit pas grimper tout en haut de l'escalier de bois extérieur qui permet d'atteindre la porte du grenier. Pourquoi ?

escalier du grenier

Elle ne doit pas ouvrir la porte de l'armoire de la chambre de ses parents pour fouiller dans les paquets et les boîtes qui s'accumulent au fond de cette armoire. Pourquoi ?

 L'armoire

Beaucoup d'autres interdictions règlent la vie de Marie et, comme on ne les a jamais justifiées, elle ne les comprend pas alors, chaque fois qu'elle le peut, elle enfreint cette réglementation absurde et elle se fait gronder. Elle trouve cette situation très injuste donc, elle va s'en aller, quitter cette maison où on ne la comprend pas. Elle va aller vivre dans les bois, toute seule. Elle sera libre. Elle a lu un livre dans lequel on racontait l'histoire d'une fillette qui n'avait pas de parents et qui vivait seule dans la campagne, s'y nourrissant de fruits, s'y couvrant de feuilles, dormant sur des lits de fougères. Pourquoi, elle, Marie, ne serait-elle pas capable d'en faire autant ?
Aujourd 'hui, c'en est trop ! Les mots de son papa ont été blessants :" Tu n'en fais qu'à ta tête, tu n'écoutes rien de ce qu'on te dit, on ne peut pas compter sur toi, ne me réponds pas sinon tu vas recevoir une gifle, ça te ramènera à la réalité....Et papati, et patata..." Demain, il n'aura plus l'occasion de s'en prendre à elle, Marie. Ce soir, quand tout le monde dormira, sans bruit, à la lumière de la lune qui entre par la fenêtre de sa chambre sans rideaux, elle s'habillera, ouvrira la porte de sa chambre qui donne sur l'allée et elle s'enfuira. Elle sait déjà où elle ira : au petit saint Berthevin où elle se cachera au fond de la grotte à Jean Chouan. Elle y est déjà allée à pied, ce n'est pas très loin mais personne ne pensera à la chercher là.

soir dans la chambre

Voilà, c'est le moment, elle entend son père ronfler dans la chambre d'à côté. Elle enlève son pyjama, enfile ses vêtements, prend ses sandales sous son bras, met beaucoup de temps à soulever le loquet de la vieille porte, se glisse dans la nuit de l'allée après avoir tiré la porte afin que la fraîcheur nocturne n'aille pas réveiller ses parents. Elle s'assied sur la dernière marche, chausse ses sandales et descend l'allée sans courir

Marie chausse ses sandales

Elle se sent très excitée par l'aventure qui commence et par l'idée de la mauvaise surprise qui attend ses parents. Elle n'a pas peur....pas encore ! Elle n'a jamais vu la nuit dans la ville et elle n'imaginait pas que les rues qu'elle connaît si bien pussent être aussi silencieuses.

la rue, la nuit

Elle pense que ce silence la protège puisque cette absence de bruit est liée à l'absence d'humains. Elle est cependant pressée de quitter la ville où n'importe quel noctambule pourrait la voir et s'étonner de la présence d'une fillette seule, à cette heure de la nuit, dans une rue. Elle arrive au château d'eau, elle imagine Bernadette qui habite ce bâtiment dormant sous l'eau: elle sait depuis peu que cette amie d'école ne vit pas dans l'eau mais elle n'a pas bien compris comment s'organisait sa vie et celle de ses parents par rapport à la réserve d'eau du château. Ce n'est pas le moment d'éclaircir ce mystère.

marie croise le château d'eau

La route quitte les maisons, c'est la campagne, maintenant et Marie se sent toute petite entre les haies qui bordent cette route, comme un insecte cheminant dans un sillon. Elle n'a jamais ressenti cela en plein jour dans cet endroit qu'elle connaît. Il lui semble que, malgré l'éclairage de la lune, la nuit l'a rétrécie. Elle marche très vite en fredonnant les chants de marche appris au patronnage :" Un kilomètre à pied, ça use, ça use, un kilomètre à pied, ça use les souliers" puis, " Papa, maman, ton enfant n'a qu'un oeil..." Elle pense alors que ses parents dorment encore à Laval, qu'ils n'ont pas encore de chagrin. Un camion est passé, elle l'a vu venir de très loin et a entendu son ronflement avant même de voir la lumière de ses phares, alors elle s'est pelotonnée dans le fossé.

le camion sur la route

Elle est sûre que le conducteur ne l'a pas vue. Elle se souvient d'une histoire terrifante que son père lui a racontée : Jeune homme, il circulait à vélo, une nuit, sur une route de la Mayenne, en compagnie de son père. Celui-ci s'était arrêté de rouler devant un paquet posé là, sur la route, et s'apprêtait à le ramasser quand une voix était sortie du fossé pour dire :" Si tu touches à ça, tu es un homme mort." Père et fils avaient décampé à toute vitesse, abandonnant l'idée de récupérer le paquet. Un frisson parcourt Marie, tout entière ; et si pareille histoire lui arrivait, que ferait-elle ? Elle n'a que ses jambes pour s'enfuir, mais elle se rassure car c'est elle qui court le plus vite de sa classe. Elle change de chanson :"La peinture à l'huile, c'est bien difficile, mais, c'est bien plus beau que la peinture à l'eau" et puis :" Ma poule n'a plus qu'vingt cinq poulets, elle en avait trente, allongeons la jambe..." Peu à peu, la lumière change, l'aube arrive et Marie n'est plus très loin du petit saint Berthevin. Elle a faim mais, elle sait un endroit, au bord du ruisseau où a poussé un pommier. Elle ira se cueillir des pommes dès qu'elle arrivera. Elle entre dans une nappe brumeuse qui couvre le vallon, ça sent bon le foin, l'écorce pourrie. Tout l'endroit est à elle seule et ça, c'est un immense plaisir. Elle mange ses pommes en faisant tremper ses pieds dans l'eau glacée du ruisseau. Elle réfléchit à ce qu'elle va faire de sa journée de liberté

Pieds dans le ruisseau

Elle remet ses sandales et escalade la butte au-dessus de laquelle court une vieille voie ferrée, la grotte est par là. C'est bon, elle est devant l'entrée. Brrrr ! C'est bien noir là-dedans mais Marie a décidé que ce serait son logis alors, elle doit l'explorer. Pourvu que Jean Chouan qui s'y était caché il y a longtemps n'y soit pas mort, elle n'aimerait pas y trouver ses ossements.

marie découvre la grotte

Elle s'avance timidement en explorant du regard les parois rocheuses et le sol de terre. Il fait tout à fait jour maintenant mais le fond de la grotte reste noir, malgré tout. C'est bien ainsi : si quelqu'un avait l'idée de la chercher là, elle se blottirait tout au fond et on ne la verrait pas. C'est dans ce renfoncement qu"elle va installer son lit de fougères. Zut ! Elle aurait dû penser à prendre un couteau car, en cueillant les fougères, elle risque de se couper les doigts. Comment se soignerait-elle si cela lui arrivait ? En bas, elle a repéré une zone couverte de fougères plus grandes qu'elle. En prenant la tige à la base, en tirant très fort, la fougère cède et ne risque pas de couper. Une deux, dix, vingt, trente feuilles, un énorme brassée qu'il faut remonter à la grotte. C'est difficile car les tiges sont si longues qu"elle marche dessus et manque de tomber souvent, mais ça y est,

 brassée de fougères

elle peut étaler son lit. Elle l'essaye, s'y trouve bien et s'endort. C'est la faim qui la réveille ainsi qu'une fourmi qui se promène sur ses lèvres, mais, toutes ces petites bêtes des bois et des prairies ne l'effrayent pas du tout.

Marie sur les fougères

Des mûres ! Il faut qu'elle trouve des mûres pour se nourrir ! Elle part le long de la voie ferrée car la trouée dans les arbres et arbustes est bien ensoleillée et les mûres doivent être déjà noires. Elle s'amuse à marcher en équilibre sur le rail, elle saute d'une travers eà l'autre, elle ne doit pas toucher les cailloux.

Sur les rails

C'est amusant de penser que Marie s'enfuit de chez elle pour ne plus avoir à supporter les contraintes imposées par ses parents et voilà qu'elle s'en impose toute seule. Quelques mûres sont à point mais trop peu pour apaiser la faim de la fillette. Elle a déjà beaucoup marché le long des rails et elle découvre, en contrebas de la butte qui porte la voie ferrée, à travers le feuillage des arbres et des arbustes, un toit gris. Elle descend discrètement vers le bâtiment : c'est une ferme, une petite maison adossée à la pente et, un peu plus loin, une grange largement ouverte qui abrite un vieux tracteur et quelques autres engins, mais surtout de la paille et du foin. Dans la cour et la prairie qui entourent la petite ferme, des poules, des oies et des canards se promènent tranquillement. Pas d'humains !

 la ferme

Ils doivent être dans la maison ou partis aux champs. Marie réfléchit : puisqu'il y a des poules, il doit y avoir des oeufs dans cette paille. Elle se laisse glisser jusqu'en bas de la butte, observe les lieux et s'aventure en courant jusqu'à la grange. Elle ne tarde pas à trouver deux oeufs fraîchement pondus dans la paille étalée autour de l'énorme tas qui occupe le fond du hangar. Elle décide d'escalader le mur de paille; elle va se dissimuler entre deux gerbes pour gober ses oeufs.

marie gobe les oeufs dans la paille

Elle ne sait pas comment percer la coquille. Elle n'a ni pointe ni aiguille et ne veut à aucun prix la briser. La boucle de sa sandale devrait faire l'affaire. Hourrah ! C'est fait ! Elle place le petit trou sur sa bouche et aspire avidement : le contenu de la coquille glisse doucement dans sa gorge et va remplir son estomac. Deux oeufs, ça fait un bon repas. Elle est bien, là, dans cette grange, elle continue de s'y reposer en écoutant les bruits de la ferme et elle s'endort. C'est un bruit d'ailes qui la réveille : une poule est venue se percher sur le manche d'un rateau posé entre deux bottes de paille, c'est son perchoir pour passer la nuit. En effet, la lumière a beaucoup baissé, le ciel est devenu d'un bleu sombre, un peu laiteux tel que Marie le voit à travers la petite lucarne qui perce le toit de la grange. Cette faible lumière brille cependant dans l'oeil que la poule fixe sur elle ; l'enfant est ravie de la compagnie de cet oiseau et ne songe pas à regagner la grotte. Elle ne bouge pas pour ne pas effrayer l'animal et, volatile et petite fille s'endorment ensemble pour la nuit.

 fillette et poule

" Dis donc, la mère, t'as point entendu à la radio qu'une gamine de Laval avait fait une fugue ? Elle est ben jeune pour se retrouver toute seule dans la nature, ses parents doivent être ben inquiets !" " T'occupe point de ça, Constant, elle est point venue par là. Elle est p't'être ben couchée dans un couloir d'immeuble à la ville, y vont la retrouver, c'te petiote ! Qu'est-ce qu'a ben pu lui passer par la tête ? Mais, c'est point nos oignons. Tiens, c'est ben drôle, v'la qu'la Roussette a point pondu comme les autres jours, la Noire non plus. Faudra leur donner un peu plus de blé à manger !" La fermière qui était venue collecter les oeufs s'en va et Marie entend le tracteur ronfler et sortir de la grange. Marie, réveillée par la conversation entre le fermier et sa femme n'ose pas bouger de crainte d'être découverte, la poule, peut-être la Roussette, a déjà quitté son perchoir. Le silence se fait autour de la grange. Marie n'entend plus que les claquements de bec des canards, les gloussements des poules, le bruit du ruisseau qui roule sur les cailloux, tout près, de l'autre côté du mur. Elle se laisse glisser sur les fesses jusqu'en bas du pailler.

Marie descend du pailler

Elle se faufile le long du mur vers la petite maison. Une fenêtre est ouverte, une bouteille est posée sur le rebord, elle contient du lait. Hop ! Elle subtilise le flacon, boit rapidemennnt au goulot et est submergée par une délicieuse odeur de pain chaud qui réveille sa faim.
" Révveille-toi, Marie, je t'apporte ton déjeûner."
Marie ouvre un oeil et voit alors sa maman portant un plateau sur lequel elle a posé un grand bol de chocolat qui fume et deux belles tartines de pain grillé beurré, plateau qu'elle dépose sur le lit de l'enfant.

le petit déjeûner

Toute cette escapade n'avait été qu'un rêve, Marie vient de le comprendre.
Gisèle, 2015