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Cendre, le chat, et Noémie

Je suis un chat ou plutôt, je suis LE chat, ami de Noémie. Noémie est la femme avec laquelle j’habitais. Nous vivions dans une petite maison au milieu d’un jardin où je pouvais gratter la terre comme je voulais, chaque fois que je faisais pipi ou caca. J’y trouvais quelques pieds d’herbe à chat que je mangeais

 chat dans le jardin

quand j’avais envie de rêver à des souris imaginaires courant dans tous les sens autour de moi et je m’amusais beaucoup en tentant de les attraper. Cette herbe me procurait ainsi mon petit quart d’heure de folie heureuse qui faisait bien rire Noémie.

Folie du chat

Je pouvais encore guetter de gros lézards verts et les rouges gorges qui venaient là pour picorer les miettes de pain jetées par Noémie, mais cette traitresse criait ou tapait des pieds pour faire fuir mes proies préférées. Je la haïssais quand elle agissait ainsi. Heureusement pour moi, elle se rattrapait et regagnait mon estime quand elle vidait dans ma gamelle un délicieux pâté de saumon « sheba » (C’est la marque d’aliments pour chats que je préfère.)

chat  et lézard

En un mot, Noémie et moi vivions en harmonie dans ce lieu, d’autant plus que, dans la maison, je disposais d’un grand panier garni d’un coussin moelleux pour dormir. Noémie acceptait même, les nuits d’hiver, de partager son lit avec moi.

lézard et rouge gorge

Je n’aimais pas les moments où des enfants, qu’elle appelait ses « petits enfants », venaient la voir ; ils étaient agités, bruyants, me marchaient même sur la queue, parfois, et cela les faisait rire. Heureusement, ils ne venaient pas très souvent, quelques jours une ou deux fois par an, si bien qu’ils ne me dérangeaient pas trop. Moi, je n’avais pas d’enfants, on m’avait opéré quand j’étais petit pour que je ne puisse pas en faire, alors, je n’avais pas besoin de chercher de chatte pour faire des petits et la compagnie de Noémie me suffisait.

Les petits enfants de Noémie

Un jour, Noémie s’est assise près de la fenêtre et ne bougeait plus, ne s’occupait pas de moi, de l’eau coulait de ses yeux.

Noémie pleure

J’ai sauté sur ses genoux, j’ai caressé son menton avec mon museau pour lui montrer que je l’aimais, j’ai ronronné très fort, j’ai « mitonné » avec mes pattes de devant contre son tablier, mais, rien n’y a fait, elle n’a pas cessé de pleurer, elle a même oublié de me donner à manger. Quelque chose n’allait pas !

Le chat mitonne

Je suis allé me réfugier dans mon panier et j’ai dormi pendant très longtemps, espérant qu’à mon réveil, je compterai de nouveau dans la vie de Noémie. Eh bien, non ! Elle m’a bien fait quelques caresses, elle m’a donné à manger et à boire le lendemain de ce funeste jour, mais, ses yeux rouges et gonflés, son regard triste étaient toujours là. Voilà qu’elle s’est mise à entasser des vêtements dans un gros sac. Nous allions donc partir en voyage ? Je suivais Noémie partout où elle allait, je me frottais à ses jambes en miaulant pour qu’elle sache que j’avais besoin de savoir ce qui se préparait, mais, je crois qu’elle n’avait pas admis l’idée que je comprenais son langage et elle n’éprouvait pas le besoin de se confier à moi. Je me suis assis sur le rebord de la fenêtre et j’ai observé.

caresses contre les jambes

Deux hommes sont arrivés et ont dit : « Allez madame, il faut partir et nous rendre les clefs de cette maison ! Maintenant, c’est le printemps, vous n’aurez pas froid dans la rue. Voilà ce qui arrive aux gens qui ne payent pas leur loyer. » Je me suis mis à feuler et j’ai sauté sur le dos de l’homme qui avait parlé pour l’effrayer avant de gagner d’un bond le sol près de Noémie. Il m’a donné un coup de pied et s’est mis à vociférer : « Il est fou, ce chat ! Qu’est-ce que je lui ai fait ? Ah ! Si j’avais mon fusil, je lui tirerais dans les côtes. Allez, déguerpissez tous les deux, vous et votre bête sauvage, je vous ai assez vus. Dehors, dehors, dehors ! »

Le chat saute sur le dos de l'homme

Noémie m’a pris dans ses bras et m’a fait entrer dans le panier que j’habite quand nous partons tous les deux en voyage. J’ai pensé que c’était bien puisqu’elle décidait que nous allions continuer à vivre ensemble, alors, je lui ai léché les mains en ronronnant.

le chat entre dans la cage

Noémie a placé son gros sac et mon panier dans la petite remorque qui lui servait à aller chercher une nouvelle bouteille de gaz et nous sommes partis dans la rue. Je pensais que nous allions trouver une autre maison, un autre jardin….
Notre équipage a parcouru beaucoup de rues dans la ville que je ne savais pas aussi grande, le soir tombait et j’étais toujours enfermé derrière les barreaux de mon panier. J’avais faim mais j’étais patient. Cette journée finirait bien quelque part. Je n’avais pas compris que Noémie ne savait où aller.

equipage dans les rues

En passant près d’un supermarché, elle a ramassé sur le trottoir quelques cartons qu’elle a entassés dans la petite remorque. Elle a fouillé dans la poubelle et en a extrait trois bananes un peu pourries, un paquet de tranches de viande.

Noémie ramasse des cartons

Elle a rangé la remorque dans l’entrée d’un grand immeuble, a étalé ses cartons sur le sol gris. Elle s’est assise là, a sorti le panier dans lequel j’étais enfermé, a ouvert la porte de ma prison et attaché une longue ficelle à mon collier. Je croyais que j’allais être libre d’aller faire pipi où je voulais ; pas du tout ! Noémie m’a posé entre les petites plantes à moitié sèches qui occupaient un grand bac en ciment plein de terre dans cette entrée. Enfin, c’était de la terre, alors, j’ai gratté encore et encore pour me soulager. Je m’étais retenu si longtemps que je me suis trouvé bien après avoir aspergé ces rameaux secs. J’ai sauté directement sur les genoux de Noémie qui s’était assise sur son tapis de cartons et j’ai miaulé sur un ton implorant, allongeant indéfiniment chaque miaulement pour lui faire comprendre qu’il était temps de manger. Elle avait pris soin d’emporter ma gamelle dans la remorque et elle l’a remplie avec la viande trouvée dans la poubelle. Finalement, on mangeait mieux ici qu’à la maison où Noémie se contentait d’ouvrir une boîte de pâté pour chat ; peut-être qu’on y serait mieux, tout compte fait ? Noémie s’est étendue sur ses cartons et s’est couverte du duvet que je connaissais bien puisqu’il était sur son lit, à la maison. Je me suis faufilé sous ce duvet et me suis enroulé en boule contre son flanc. Nous étions bien, là. Il me semblait que nous n’avions pas perdu au change, sauf, peut-être, pour la terre du jardin qui était beaucoup plus agréable que celle de ce méchant bac.

sur les cartons

J’ai pourtant dû y retourner dans la nuit. Je me suis assis sur le rebord de ciment pour réfléchir à notre nouvelle situation pendant que Noémie dormait sous son duvet, toujours reliée à moi par la longue ficelle attachée à son poignet et à mon collier. Un garçon et une fille sont passés sur le trottoir éclairé par un réverbère. Ils se sont arrêtés devant moi et ont dit : « Oh, le beau chat ! Est-ce qu’on peut te caresser, gentil Minou ? » Noémie ne m’appelle jamais Minou mais « Cendre », ces gens-là ne pouvaient pas le savoir. J’ai émis un petit miaulement approbateur et la jeune fille m’a caressé le dos avec une grande douceur. C’était si agréable d’être ainsi apprécié par des inconnus que j’en tremblais de plaisir.

caresses des passants

J’ai passé le reste de la nuit sous le duvet et, quand nous nous sommes réveillés tous les deux, pendant que Noémie mangeait la dernière banane, j’ai englouti les dernières bouchées de viande du sachet. J’ai voulu lui montrer combien j’appréciais la nouvelle vie que nous menions et j’ai joué avec une feuille qui était tombée sur les cartons, ce qui a fait sourire mon amie. Elle a toujours aimé me voir faire le fou.

le chat joue avec une feuille

Un homme est sorti de l’immeuble devant lequel nous vivions, moi et Noémie. Il s’est planté devant nous et, comme il ressemblait aux deux hommes venus nous chasser, je m’apprêtais à lui griffer les mains s’il voulait nous faire partir.

rencontre ave un homme

Il a dit : « Bonjour, Madame, Vous avez dormi ici ?
- Oui, Monsieur, on m’a chassée de ma maison hier car je ne pouvais plus payer mon loyer puisque je n’avais plus de travail. Si je vous dérange ici, nous partirons et essayerons de trouver un autre endroit où dormir, ce soir.
- Non, Madame, vous ne me dérangez pas du tout mais d’autres habitants de l’immeuble pourraient être moins tolérants que moi. Venez, je vais ouvrir mon garage et vous pourrez y entreposer vos affaires et y laisser votre chat pendant que vous chercherez un autre logement.
- Vous êtes très aimable, Monsieur, mais, je ne peux pas abandonner Cendre dans un garage fermé toute la journée, il en mourrait ! Nous allons tâcher de survivre dans la rue tous les deux.»
Ouf ! Si Noémie avait accepté de me tenir enfermé loin d’elle, j’aurais fait mille bêtises dans ce garage.
Nous sommes repartis par les rues, moi dans mon panier et Noémie tirant ou poussant la petite remorque. Passant près d’une vitrine qui brillait de mille lumières, Noémie s’est arrêtée et a lu tout haut : « Café gratuit pour les SDF. » je ne sais pas lire, alors, je me suis demandé si Noémie avait lu tout ce qui était écrit. Ne proposait-on pas également un petit déjeuner pour les chats qui n’avaient plus de maison ? Mon amie a garé la remorque tout près de la vitrine, elle a sorti ma gamelle du sac et est entrée dans le bistrot. J’ai pensé : « Elle va peut-être me rapporter une souris ou un lézard. »

le bistrot

Je l’ai vue s’asseoir de l’autre côté de la vitre, devant un plateau portant tartines et tasse fumante. Et moi, alors ? Elle m’a oublié ? Pendant que je fulminais dans mon panier grillagé, elle est ressortie, a posé ma gamelle sur le trottoir, m’a attaché et permis de sortir de ma prison pour laper le lait tiède dans lequel était émietté du pain. Un délice !

Le chat boit du lait

Il fallait repartir, pour aller où ? Imaginez un grand jardin, avec des bancs et des chaises, avec de grandes allées de sable, avec des cris d’enfants, des dizaines de jambes passant près des barreaux de ma cage, avec une bonne odeur de terre humide.

 dans le parc

« Ohé, Noémie ! C’est là qu’il faut que nous nous arrêtions ! » Mais, Noémie ne sait pas lire dans mes pensées, alors, elle marche, marche encore et moi, je miaule, miaule encore. Une petite tête toute bouclée s’approche de moi et dit : « Oh, le joli chat ! Est-ce que je pourrais le caresser, Madame ?

fillette dans le parc

- Bon, puisque tu aimes Cendre, je vais lui permettre de sortir, mais, il va rester attaché car je ne veux pas qu’il se perde dans cet immense parc.
- Merci beaucoup, Madame. Maman, viens voir cendre, c’est mon nouvel ami, je vais jouer avec lui, sa maîtresse veut bien.
- Quelle maîtresse, petite fille ? Demande Noémie. Je ne suis pas celle qui possède un chat mais celle qui vit avec un chat qui l’a choisie comme amie. »
La maman s’est assise sur un banc près de Noémie et elles se sont mises à bavarder. La fillette s’est saisie d’une petite branche et, accroupie près de moi, elle s’est mise à dessiner des arcs de cercles sur le sable de l’allée. Je ne comprenais pas bien ce qu’elle voulait que je fasse, alors, assis en face d’elle, je suivais le mouvement de la baguette en tournant la tête tantôt à droite, tantôt à gauche.

fillette et bâton

Et si j’essayais d’attraper le bout de la branche en allant plus vite que la main de l’enfant ? Ça ferait un bon entraînement pour la capture de souris. Allez, j’y vais ! Elle va plus vite que moi, cette petite main et la petite fille rit aux éclats, la coquine ! Mais, je vais y arriver, je vais l’attraper, cette baguette. Ça y est, je la tiens entre mes pattes et j’ai enfoncé mes griffes dans l’écorce, je ne la lâche plus. J’ai montré que je pouvais être très rapide, je suis fier de moi.
« Maman, regarde ! Cendre ne veut plus lâcher la branche. Il a gagné. » crie la petite voix. La maman et Noémie se sont retournées toutes les deux et elles ont ri.

chat et bâton

« Madame, je viens d’avoir une idée ; au-dessus de mon garage, nous possédons un petit studio. Julie est si heureuse de jouer avec votre chat et j’ai tellement apprécié la conversation que nous venons d’avoir que je le mets à votre disposition jusqu’à ce que vous retrouviez un travail et puissiez louer une maison plus grande que mon studio. Cela vous convient-il ?
- Oh, merci, maman ! C’est une très bonne idée !
- Pourvu qu’elle accepte ! Pourvu qu’elle accepte ! Pourvu qu’elle accepte ! je le souhaitais si fortement que cette pensée devait sortir de ma tête, de mes yeux, de mes moustaches, de tous mes poils de chat….
- Je suis très touchée par votre générosité, Madame, je suis tellement heureuse de pouvoir dormir dans une maison et de ne plus avoir à étaler mes cartons sur le trottoir que j’accepte votre proposition et je vois que Cendre est tout à fait d’accord avec moi. »
En effet, j’avais fini par lâcher la baguette et m’étais laissé soulever de terre par Julie, je ronronnais dans ses bras.

chat dans les bras de Julie

Notre expédition dans les rues de la ville n’avait duré que deux jours et une nuit, elle ne m’avait pas paru pénible et se terminait dans une grande euphorie : Noémie gagnait une amie et moi une compagne de jeux, douce et ravissante. Une question n’avait pas été posée que je ne pouvais soulever dans mon langage de chat : y avait-il un jardin autour de ce studio ? Sinon, je pourrai peut-être revenir dans ce parc pour gratter la terre ?
Depuis que Noémie et moi vivons au centre de la ville, depuis que je passe beaucoup de temps assis sur le muret du petit jardin pour observer le monde, je vois marcher sur le trottoir beaucoup de gens qui traînent toutes leurs affaires et quelques cartons dans des cadis, sur leur dos ou à bout de bras. Parfois, des chiens les accompagnent, jamais de chat. Ceux-là n’ont pas eu la chance de rencontrer Julie et sa maman….

chat sur le muret

Gisèle. Décembre 2018.